Mes livres et moi


Le coeur est un chasseur solitaire, Carson Mc Cullers

" Il y avait, dans la ville, deux muets qui ne se quittaient jamais. Ils sortaient le matin de bonne heure de la maison où ils habitaient et descendaient la rue, bras dessus, bras dessous, pour aller à leur travail." C’est ainsi que débute le roman que je viens d’achever. En quelques mots, Le cœur est un chasseur solitaire de Carson Mc Cullers, publié chez Stock en 1940, traduit par Fréderic Nathan, dont le titre original est « The Heart Is a Lonely Hunter” se déroule dans une petite ville de 40 000 habitants du sud des Etats-unis dans les années 30, en Géorgie le long de la rivière Chattahoochee, près de la frontière de l’Alabama.

On y lit l’extrême pauvreté de cette classe ouvrière qui travaille dans les filatures de coton ou dans des petits magasins de vente au détail. Nous suivons leur évolution psychique, leurs doutes, leurs regrets, leur colère parfois, leur lassitude non consciente, voire leur résignation ou leur soumission involontaire. Je ressens encore la solitude de chaque personnage que j’ai pu côtoyer durant ces quelques jours.

Chaque chapitre débute avec une certaine distance, un détachement pour finalement nous enserrer, nous emporter et nous rendre captif d’une narration sans complaisance. Le lecteur est par moment totalement secoué et plongé dans un inconfort absolu et brutal puisqu’il n’a pas été préparé à certaines annonces. En cela, le roman est très réaliste, très proche de ce que nous pouvons vivre parfois. Un ordinaire, un quotidien et tout bascule sans nous préparer, nous déstabilisant, nous laissant, là, gisant dans notre incompréhension, dans notre impossibilité.

Ce roman regorge de thèmes où politique, amour naissant, amitiés profondes et inconscientes, brutalité, violence, douceur, subtilité sont mêlés.

On y lit aussi la dévotion, la colère, la haine, la noirceur, l’injustice, la bestialité, la mutilation, l’horreur, l’insoutenable, la folie et toujours la misère, la pauvreté extrême avec une impossibilité de se sortir de sa condition misérable, une non connaissance de sa propre condition.

Des silences et des cris.

Un cri pour dénoncer l’esclavage moderne où une minorité s’enrichit sur l’usure du plus grand nombre. L’alcool pour oublier, l’alcool comme anesthésiant d’une vie sans but, d’une errance, d’une mécanisation où l’on ne peut réfléchir à sa condition, où l’on s’est résigné.

Des voix. Celle de Jake Blount qui sait et qui veut éveiller mais qui ignore comment s’y prendre, pris dans les rouages d’une société qui ne peut que l’écraser.

Une voix, celle du docteur Copeland qui dévouera toute sa vie à ses patients et à ses convictions.

Une voix, celle de Mick dont l’innocence, la fraîcheur est encore perceptible et qui s’enivre de musique, de rêves. Jeune fille robuste et sensible qui au fil du roman nous présente une personnalité complexe en quête d’elle-même, petite mère précoce de substitution et vulnérable, emportée lorsque Beethoven ou Mozart entrent dans sa vie.

D’autres voix.

Un mutisme qui rapproche, celui de Singer, personnage sourd-muet qui sera le point de stabilité de tous les personnages qui graviteront autour de lui. Singer. C’est avec une tendresse inconsolable que je repense à cette affection si forte, cet amour inconditionnel qu’il éprouve pour son ami Antanopoulos, un grec sourd-muet comme lui, personnage atypique et presque irréel démesurément gras et d’une violence inouïe mais silencieuse. Nous accompagnons Singer qui se sent immensément coupable puisqu’il doit vivre avec le poids d’un choix qui le ronge. Il nous montrera combien l’amour est omnipotent et gomme les douleurs, les violences faites lorsqu’elles sont ingénues.

J’ai été particulièrement touchée par le discours passionné et engagé du docteur Copeland, tentant de réveiller son peuple noir, tentant de donner un but à ses frères de misère, tentant de les éveiller à une mission essentielle, celle de conquérir leur humanité, celle de se refuser à tout service, à toute forme d’esclavage, celle de rappeler que l’esclavage n’ a pas de couleur, que nous pouvons être les esclaves de quelques-uns s’enrichissant sur notre usure, sur notre infinie dévotion.

Un passage poétique vient enluminer le roman. Une trêve. Un apaisement. Un espoir perceptible.

Un extrait choisi : « Le présentateur (…) mentionna Beethoven(…) et annonça qu’on allait passer sa troisième symphonie. Mick n’écouta qu’à moitié parce qu’elle voulait encore marcher un peu et ne se souciait pas beaucoup du programme. Puis la musique commença. Mick leva la tête et son poing se pressa contre sa gorge. Comment cela arriva-t-il ? Un instant, l’ouverture oscilla. Comme une marche ou un défilé. Comme Dieu se pavanant dans la nuit. Mick sentit son corps se refroidir brusquement avec pour seule source de chaleur cette ouverture ramassée dans son cœur. Elle n’entendit même pas la suite, demeura en attente, frigorifiée, les poings serrés. Un moment après, la musique revint, plus dure et plus forte. Ça n’avait rien à voir avec Dieu. C’était elle, Mick Kelly, se promenant le jour et seule la nuit. Dans le chaud soleil et dans l’obscurité avec ses projets et ses émotions. Cette musique, c’était elle – c’était tout simplement la vraie Mick. (…) La musique bouillait en elle. » (Deuxième partie, chapitre 1)

15/10/19 C. Schreyer