Mes livres et moi


Sublime réponse de Bérénice après l'annonce de la rupture de leur lien par Titus

 

BÉRÉNICE

"Eh bien ! Régnez, cruel, contentez votre gloire :

Je ne dispute plus. J'attendais, pour vous croire,

Que cette même bouche, après mille serments

D'un amour qui devait unir tous nos moments,

Cette bouche, à mes yeux s'avouant infidèle,

M'ordonnât elle-même une absence éternelle.

Moi-même j'ai voulu vous entendre en ce lieu.

Je n'écoute plus rien, et pour jamais : adieu...

Pour jamais ! Ah, Seigneur ! Songez-vous en vous-même

Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,

Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?

Que le jour recommence et que le jour finisse,

Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,

Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?

Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !

L’ingrat, de mon départ consolé par avance,

Daignera-t-il compter les jours de mon absence ?

Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts."

Acte IV scène V



Bérénice, Racine

Titus est tiraillé entre son amour et son devoir mais se résigne à dire adieu à celle qu'il aime plus que tout, Bérénice. Lisez ce merveilleux monologue. Imaginez les compétences d'un comédien devant maîtriser ce texte!

Scène IV

TITUS, SEUL.

TITUS. "Eh bien, Titus, que viens-tu faire ?

Bérénice t'attend. Où viens-tu, téméraire ?

Tes adieux sont-ils prêts ? T'es-tu bien consulté ?

Ton cœur te promet-il assez de cruauté ?

Car enfin au combat qui pour toi se prépare

C'est peu d'être constant, il faut être barbare.

Soutiendrai-je ces yeux dont la douce langueur

Sait si bien découvrir les chemins de mon cœur ?

Quand je verrai ces yeux armés de tous leurs charmes,

Attachés sur les miens, m'accabler de leurs larmes,

Me souviendrai-je alors de mon triste devoir ?

Pourrai-je dire enfin : "Je ne veux plus vous voir ?"

Je viens percer un cœur que j'adore, qui m'aime ;

Et pourquoi le percer ? Qui l'ordonne ? Moi-même.

Car enfin Rome a-t-elle expliqué ses souhaits ?

L'entendons-nous crier autour de ce palais ?

Vois-je l'État penchant au bord du précipice ?

Ne le puis-je sauver que par ce sacrifice ?

Tout se tait, et moi seul, trop prompt à me troubler,

J'avance des malheurs que je puis reculer.

Et qui sait si sensible aux vertus de la reine

Rome ne voudra point l'avouer pour Romaine ?

Rome peut par son choix justifier le mien.

Non, non, encore un coup, ne précipitons rien.

Que Rome avec ses lois mette dans la balance

Tant de pleurs, tant d'amour, tant de persévérance :

Rome sera pour nous... Titus, ouvre les yeux !

Quel air respires-tu ? N'es-tu pas dans ces lieux

Où la haine des rois, avec le lait sucée,

Par crainte ou par amour ne peut être effacée ?

Rome jugea ta reine en condamnant ses rois.

N'as-tu pas en naissant entendu cette voix ?

Et n'as-tu pas encore ouï la renommée

T'annoncer ton devoir jusque dans ton armée ?

Et lorsque Bérénice arriva sur tes pas,

Ce que Rome en jugeait ne l'entendis-tu pas ?

Faut-il donc tant de fois te le faire redire ?

Ah lâche ! Fais l'amour, et renonce à l'empire ;

Au bout de l'univers va, cours te confiner,

Et fais place à des cœurs plus dignes de régner.

Sont-ce là ces projets de grandeur et de gloire

Qui devaient dans les cœurs consacrer ma mémoire ?

Depuis huit jours je règne, et jusques à ce jour

Qu'ai-je fait pour l'honneur ? J'ai tout fait pour l'amour.

D'un temps si précieux quel compte puis-je rendre ?

Où sont ces heureux jours que je faisais attendre ?

Quels pleurs ai-je séchés ?

Dans quels yeux satisfaits

Ai-je déjà goûté le fruit de mes bienfaits ?

L'univers a-t-il vu changer ses destinées ?

Sais-je combien le ciel m'a compté de journées ?

Et de ce peu de jours si longtemps attendus, Ah malheureux !

Combien j'en ai déjà perdus ! Ne tardons plus : faisons ce que l'honneur exige ;

Rompons le seul lien..."

Acte IV scène IV