Mes livres et moi


Enivrez-vous

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question.

Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

                      Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

                      Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront :  " Il est l’heure de s’enivrer !

Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ;

enivrez-vous sans cesse ! "

De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. 

Enivrez-vous, XXXIII,

Le Speen de Paris,

Petits poèmes en prose,

Baudelaire, 1869



Insomnie

Insomnie, impalpable Bête !

N'as-tu d'amour que dans la tête ?

Pour venir te pâmer à voir,

Sous ton mauvais oeil, l'homme mordre

Ses draps, et dans l'ennui se tordre !...

Sous ton oeil de diamant noir.

 

Dis : pourquoi, durant la nuit blanche,

Pluvieuse comme un dimanche,

Venir nous lécher comme un chien :

Espérance ou Regret qui veille.

A notre palpitante oreille

Parler bas... et ne dire rien ?

 

Pourquoi, sur notre gorge aride,

Toujours pencher ta coupe vide

Et nous laisser le cou tendu,

Tantales, soiffeurs de chimère :

- Philtre amoureux ou lie amère

Fraîche rosée ou plomb fondu !

 

- Insomnie, es-tu donc pas belle ?...

Eh pourquoi, lubrique pucelle,

Nous étreindre entre tes genoux ?

Pourquoi râler sur notre bouche,

Pourquoi défaire notre couche,

Et... ne pas coucher avec nous ?

 

Pourquoi, Belle-de-nuit impure,

Ce masque noir sur ta figure ?...

- Pour intriguer les songes d'or ?...

N'es-tu pas l'amour dans l'espace,

Souffle de Messaline lasse,

Mais pas rassasiée encor !

 

Insomnie, es-tu l'Hystérie...

Es-tu l'orgue de barbarie

Qui moud l'Hosannah des Élus ?...

- Ou n'es-tu pas l'éternel plectre,

Sur les nerfs des damnés-de-lettre,

Raclant leurs vers - qu'eux seuls ont lus.

 

Insomnie, es-tu l'âne en peine

De Buridan - ou le phalène

De l'enfer ? - Ton baiser de feu

Laisse un goût froidi de fer rouge...

Oh ! viens te poser dans mon bouge ! ...

Nous dormirons ensemble un peu.

Tristan Corbière, Amours Jaunes, 1873



Vieille chanson du jeune temps

Je ne songeais pas à Rose ;

Rose au bois vint avec moi ;

Nous parlions de quelque chose,

Mais je ne sais plus de quoi.

 

J'étais froid comme les marbres ;

Je marchais à pas distraits ;

Je parlais des fleurs, des arbres

Son oeil semblait dire: " Après ? "

 

La rosée offrait ses perles,

Le taillis ses parasols ;

J'allais ; j'écoutais les merles,

Et Rose les rossignols.

 

Moi, seize ans, et l'air morose ;

Elle, vingt ; ses yeux brillaient.

Les rossignols chantaient Rose

Et les merles me sifflaient.

 

Rose, droite sur ses hanches,

Leva son beau bras tremblant

Pour prendre une mûre aux branches

Je ne vis pas son bras blanc.

 

Une eau courait, fraîche et creuse,

Sur les mousses de velours ;

Et la nature amoureuse

Dormait dans les grands bois sourds.

 

Rose défit sa chaussure,

Et mit, d'un air ingénu,

Son petit pied dans l'eau pure

Je ne vis pas son pied nu.

 

Je ne savais que lui dire ;

Je la suivais dans le bois,

La voyant parfois sourire

Et soupirer quelquefois.

 

Je ne vis qu'elle était belle

Qu'en sortant des grands bois sourds.

" Soit ; n'y pensons plus ! " dit-elle.

Depuis, j'y pense toujours.

Les Contemplations, Aurore, Victor Hugo, 1831



Elle était déchaussée, elle était décoiffée,

Elle était déchaussée, elle était décoiffée,

Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;

Moi qui passais par là, je crus voir une fée,

Et je lui dis : Veux-tu t'en venir dans les champs ?

 

Elle me regarda de ce regard suprême

Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,

Et je lui dis : Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,

Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?

 

Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive ;

Elle me regarda pour la seconde fois,

Et la belle folâtre alors devint pensive.

Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

 

Comme l'eau caressait doucement le rivage !

Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,

La belle fille heureuse, effarée et sauvage,

Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

Aurore, Les Contemplations, Victor Hugo, 1856



Lise

J'avais douze ans ; elle en avait bien seize.

Elle était grande, et, moi, j'étais petit.

Pour lui parler le soir plus à mon aise,

Moi, j'attendais que sa mère sortît ;

Puis je venais m'asseoir près de sa chaise

Pour lui parler le soir plus à mon aise.

 

Que de printemps passés avec leurs fleurs !

Que de feux morts, et que de tombes closes !

Se souvient-on qu'il fut jadis des coeurs ?

Se souvient-on qu'il fut jadis des roses ?

Elle m'aimait. Je l'aimais. Nous étions

Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons.

 

Dieu l'avait faite ange, fée et princesse.

Comme elle était bien plus grande que moi,

Je lui faisais des questions sans cesse

Pour le plaisir de lui dire : Pourquoi ?

Et par moments elle évitait, craintive,

Mon oeil rêveur qui la rendait pensive.

 

Puis j'étalais mon savoir enfantin,

Mes jeux, la balle et la toupie agile ;

J'étais tout fier d'apprendre le latin ;

Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile ;

Je bravais tout; rien ne me faisait mal ;

Je lui disais : Mon père est général.

 

Quoiqu'on soit femme, il faut parfois qu'on lise

Dans le latin, qu'on épelle en rêvant ;

Pour lui traduire un verset, à l'église,

Je me penchais sur son livre souvent.

Un ange ouvrait sur nous son aile blanche,

Quand nous étions à vêpres le dimanche.

 

Elle disait de moi : C'est un enfant !

Je l'appelais mademoiselle Lise.

Pour lui traduire un psaume, bien souvent,

Je me penchais sur son livre à l'église ;

Si bien qu'un jour, vous le vîtes, mon Dieu !

Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu.

 

Jeunes amours, si vite épanouies,

Vous êtes l'aube et le matin du coeur.

Charmez l'enfant, extases inouïes !

Et quand le soir vient avec la douleur,

Charmez encor nos âmes éblouies,

Jeunes amours, si vite épanouies!

Aurore, Les Contemplations, Victor Hugo, 1856



La vie aux champs

Le soir, à la campagne, on sort, on se promène,

Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine ;

Moi, je vais devant moi ; le poète en tout lieu

Se sent chez lui, sentant qu'il est partout chez Dieu.

Je vais volontiers seul. Je médite ou j'écoute.

Pourtant, si quelqu'un veut m'accompagner en route,

J'accepte. Chacun a quelque chose en l'esprit ;

Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit.

Chaque fois qu'en mes mains un de ces livres tombe,

Volume où vit une âme et que scelle la tombe, J'y lis.

 

                     Chaque soir donc, je m'en vais, j'ai congé,

Je sors. J'entre en passant chez des amis que j'ai.

On prend le frais, au fond du jardin, en famille.

Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille ;

N'importe : je m'assieds, et je ne sais pourquoi

Tous les petits enfants viennent autour de moi.

Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent.

C'est qu'ils savent que j'ai leurs goûts; ils se souviennent

Que j'aime comme eux l'air, les fleurs, les papillons,

Et les bêtes qu'on voit courir dans les sillons.

Ils savent que je suis un homme qui les aime,

Un être auprès duquel on peut jouer, et même

Crier, faire du bruit, parler à haute voix;

Que je riais comme eux et plus qu'eux autrefois,

Et qu'aujourd'hui, sitôt qu'à leurs ébats j'assiste,

Je leur souris encor, bien que je sois plus triste ;

Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais

Me fâcher ; qu'on s'amuse avec moi ; que je fais

Des choses en carton, des dessins à la plume ;

Que je raconte, à l'heure où la lampe s'allume,

Oh! des contes charmants qui vous font peur la nuit ;

Et qu'enfin je suis doux, pas fier et fort instruit.

Aussi, dès qu'on m'a vu : «Le voilà !» tous accourent.

Ils quittent jeux, cerceaux et balles; ils m'entourent

Avec leurs beaux grands yeux d'enfants,sans peur,sans fiel,

Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel !

 

Les petits -- quand on est petit, on est très-brave --

Grimpent sur mes genoux; les grands ont un air grave ;

Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris,

Des albums, des crayons qui viennent de Paris ;

On me consulte, on a cent choses à me dire,

On parle, on cause, on rit surtout ; -- j'aime le rire,

Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs,

Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et coeurs,

Qui montre en même temps des âmes et des perles.

 

-J'admire les crayons, l'album, les nids de merles ;

Et quelquefois on dit quand j'ai bien admiré :

«Il est du même avis que monsieur le curé.»

Puis, lorsqu'ils ont jasé tous ensemble à leur aise,

Ils font soudain, les grands s'appuyant sur ma chaise,

Et les petits toujours groupés sur mes genoux,

Un silence, et cela veut dire : «Parle-nous.»

 

Je leur parle de tout. Mes discours en eux sèment

Ou l'idée ou le fait. Comme ils m'aiment, ils aiment

Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt

Le ciel, Dieu qui s'y cache, et l'astre qu'on y voit.

Tout, jusqu'à leur regard, m'écoute. Je dis comme

Il faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l'homme,

Non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché.

Je dis : Donnez l'aumône au pauvre humble et penché ;

Recevez doucement la leçon ou le blâme.

Donner et recevoir, c'est faire vivre l'âme !

Je leur conte la vie, et que, dans nos douleurs,

Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs,

Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires,

Il faut que la bonté soit au fond de nos rires ;

Qu'être bon, c'est bien vivre, et que l'adversité

Peut tout chasser d'une âme, excepté la bonté ;

Et qu'ainsi les méchants, dans leur haine profonde,

Ont tort d'accuser Dieu. Grand Dieu! nul homme au monde

N'a droit, en choisissant sa route, en y marchant,

De dire que c'est toi qui l'as rendu méchant ;

Car le méchant, Seigneur, ne t'est pas nécessaire.

 

Je leur raconte aussi l'histoire ; la misère

Du peuple juif, maudit qu'il faut enfin bénir ;

La Grèce, rayonnant jusque dans l'avenir ;

Rome ; l'antique Égypte et ses plaines sans ombre,

Et tout ce qu'on y voit de sinistre et de sombre.

Lieux effrayants ! tout meurt; le bruit humain finit.

Tous ces démons taillés dans des blocs de granit,

Olympe monstrueux des époques obscures,

Les Sphinx, les Anubis, les Ammons, les Mercures,

Sont assis au désert depuis quatre mille ans ;

Autour d'eux le vent souffle, et les sables brûlants

Montent comme une mer d'où sort leur tête énorme ;

La pierre mutilée a gardé quelque forme

De statue ou de spectre, et rappelle d'abord

Les plis que fait un drap sur la face d'un mort ;

On y distingue encor le front, le nez, la bouche,

Les yeux, je ne sais quoi d'horrible et de farouche

Qui regarde et qui vit, masque vague et hideux.

Le voyageur de nuit, qui passe à côté d'eux,

S'épouvante, et croit voir, aux lueurs des étoiles,

Des géants enchaînés et muets sous des voiles.

La  Terrasse, août 1840, Aurore, Les Contemplations, Victor Hugo



Soleil couchant

 ...Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées.

Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit ;

Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;

Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !

 

Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule

Sur la face des mers, sur la face des monts,

Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule

Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

 

Et la face des eaux, et le front des montagnes,

Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts

S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes

Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.

 

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,

Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,

Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,

Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

 

 Recueil : Les feuilles d'automne (1831). VI.

 Victor Hugo.



Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;

Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

 

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;

Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige ;

Valse mélancolique et langoureux vertige !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

 

Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige,

Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir !

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

 

Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,

Du passé lumineux recueille tout vestige !

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

Les fleurs du mal, Spleen et Idéal, Baudelaire, 1857



Une Charogne

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,

                    Ce beau matin d'été si doux :

Au détour d'un sentier une charogne infâme

                    Sur un lit semé de cailloux,

 

Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,

                    Brûlante et suant les poisons,

Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique

                    Son ventre plein d'exhalaisons.

 

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,

                    Comme afin de la cuire à point,

Et de rendre au centuple à la grande Nature

                    Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

 

Et le ciel regardait la carcasse superbe

                   Comme une fleur s'épanouir.

La puanteur était si forte, que sur l'herbe

                   Vous crûtes vous évanouir.

 

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,

                  D'où sortaient de noirs bataillons

De larves, qui coulaient comme un épais liquide

                  Le long de ces vivants haillons.

 

Tout cela descendait, montait comme une vague,

                  Ou s'élançait en pétillant ;

On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,

                  Vivait en se multipliant.

 

Et ce monde rendait une étrange musique,

                 Comme l'eau courante et le vent,

Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique

                 Agite et tourne dans son van.

 

Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,

                Une ébauche lente à venir,

Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève

                Seulement par le souvenir.

 

Derrière les rochers une chienne inquiète

                Nous regardait d'un oeil fâché,

Epiant le moment de reprendre au squelette

                Le morceau qu'elle avait lâché.

 

- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,

               A cette horrible infection,

Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,

              Vous, mon ange et ma passion !

 

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,

               Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,

              Moisir parmi les ossements.

 

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine

             Qui vous mangera de baisers,

Que j'ai gardé la forme et l'essence divine

              De mes amours décomposés !

Les fleurs du mal, Spleen et Idéal,  Baudelaire,1857



La chevelure

Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !

Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !

Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure

Des souvenirs dormant dans cette chevelure,

Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir !

 

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,

Tout un monde lointain, absent, presque défunt,

Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !

Comme d'autres esprits voguent sur la musique,

Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

 

J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,

Se pâment longuement sous l'ardeur des climats ;

Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève !

Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve

De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

 

Un port retentissant où mon âme peut boire

A grands flots le parfum, le son et la couleur ;

Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,

Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire

D'un ciel purfrémit l'éternelle chaleur.

 

Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse

Dans ce noir océan où l'autre est enfermé ;

Et mon esprit subtil que le roulis caresse

Saura vous retrouver, ô féconde paresse,

Infinis bercements du loisir embaumé !

 

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,

Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond ;

Sur les bords duvetés de vos mèches tordues

Je m'enivre ardemment des senteurs confondues

De l'huile de coco, du musc et du goudron.

 

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde

Sèmera le rubis, la perle et le saphir,

Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde !

N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde

Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?

La chevelure, Spleen et idéal, Les Fleurs du mal, Baudelaire, 1857


Mon bras pressait ta taille frêle

Et souple comme le roseau ;

Ton sein palpitait comme l'aile

             D'un jeune oiseau.

 

Longtemps muets, nous contemplâmes

Le ciel où s'éteignait le jour.

Que se passait-il dans nos âmes ?

               Amour ! Amour !

 

Comme un ange qui se dévoile,

Tu me regardais, dans ma nuit,

Avec ton beau regard d'étoile,

              Qui m'éblouit.

Les Contemplations, L'âme en fleur,

forêt de Fontainebleau, juillet 18..

Victor Hugo



L' Enfance

L'enfant chantait; la mère au lit, exténuée,

Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant ;

La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée ;

Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant.

 

L'enfant avait cinq ans, et près de la fenêtre

Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit ;

Et la mère, à côté de ce pauvre doux être

Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.

 

La mère alla dormir sous les dalles du cloître ;

Et le petit enfant se remit à chanter... _

La douleur est un fruit ; Dieu ne le fait pas croître

Sur la branche trop faible encor pour le porter.

Paris, janvier 1835, XXIII, Les Contemplations, Livre premier,

Aurore,

Victor Hugo