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Description d'une petite fille, la fille de M.Roque, L'Education sentimentale

Poésie, style exceptionnel et perfection de la phrase - description d'une petite fille, la fille de M.Roque dans L'Education sentimentale. Laissez-vous porter par le rythme des phrases et le regard organisé de émerveillé du narrateur.

🌺"Une petite fille d'environ douze ans, et qui avait les cheveux rouges,

se trouvait là, toute seule.

Elle s'était fait des boucles d'oreilles avec des baies de sorbier ;

son corset de toile grise laissait à découvert ses épaules, un peu dorées par le soleil ;

des taches de confitures maculaient son jupon blanc ; — et il y avait comme une grâce de jeune bête sauvage dans toute sa personne, à la fois nerveuse et fluette.

La présence d'un inconnu l'étonnait, sans doute, car elle s'était brusquement arrêtée, avec son arrosoir à la main,

en dardant sur lui ses prunelles, d'un vert-bleu limpide." 🌺

L' Education sentimentale, première partie,chapitre I, Flaubert



Apparition de Madame Arnoux, Flaubert un poète

Une des plus belles pages de la littérature française. 

🌺Ce fut comme une apparition :

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.

Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu.

Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manœuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une chaloupe sur la rivière.

Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.

Une négresse, coiffée d'un foulard, se présenta, en tenant par la main une petite fille, déjà grande. L'enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de s'éveiller. Elle la prit sur ses genoux. « Mademoiselle n'était pas sage, quoiqu'elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l'aimerait plus ; on lui pardonnait trop ses caprices. » Et Frédéric se réjouissait d'entendre ces choses, comme s'il eût fait une découverte, une acquisition.

Il la supposait d'origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles cette négresse avec elle ?

Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s'en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber dans l'eau ; Frédéric fit un bond et le rattrapa. Elle lui dit :

— Je vous remercie, monsieur.

Leurs yeux se rencontrèrent.🌺

Chapitre 1, L'Education sentimentale, Flaubert



Correspondances- Flaubert- Lettre à sa maman- Description du Nil

1er Décembre, du Caire, à sa mère

"Nous avons fait cet après-midi une délicieuse course aux tombeaux des Califes. C'est une grande plaine aux environs du Caire, toute chargée de mosquées du temps des croisades.

On a le désert d'un côté, Le Caire et tous ses monuments à vos pieds, et plus loin les prairies du Nil, avec le fleuve tacheté de voiles blanches. Les canges [embarcations servant à transporter les voyageurs] ont toutes deux grandes voiles croisées qui font ressembler le bateau à une hirondelle volant avec deux immenses ailes.

 Le ciel était tout bleu, les éperviers tournoyaient, les chameaux passaient, et du haut des minarets en ruines,  dont les pierres sont rongées de vieillesse comme des pans de guenilles déchiquetées par les rats,  on voyait les hommes et les bêtes ramper comme des mouches, le tout inondé d'une lumière liquide qui paraît pénétrer la surface de chaque chose et la transparence de l'atmosphère.  

Correspondances de Flaubert, L'Orient, 1849-1850

 


Extrait, Salammbô, Le festin

 

"Ensuite les tables furent couvertes de viandes : antilopes avec leurs cornes, paons avec leurs plumes, moutons entiers cuits au vin doux, gigots de chamelles et de buffles, hérissons au garum, cigales frites et loirs confits.

                   Dans des gamelles en bois de Tamrapanni flottaient, au milieu du safran, de grands morceaux de graisse. Tout débordait de saumure, de truffes et d’assa fœtida. Les pyramides de fruits s’éboulaient sur les gâteaux de miel, et l’on n’avait pas oublié quelques-uns de ces petits chiens à gros ventre et à soies roses que l’on engraissait avec du marc d’olives, mets carthaginois en abomination aux autres peuples.

      La surprise des nourritures nouvelles excitait la cupidité des estomacs. Les Gaulois aux longs cheveux retroussés sur le sommet de la tête s’arrachaient les pastèques et les limons qu’ils croquaient avec l’écorce.

Des Nègres n’ayant jamais vu de langoustes se déchiraient le visage à leurs piquants rouges.

Les Grecs rasés, plus blancs que des marbres, jetaient derrière eux les épluchures de leur assiette, tandis que des pâtres du Brutium, vêtus de peaux de loups, dévoraient silencieusement, le visage dans leur portion.

La nuit tombait. On retira le velarium étalé sur l’avenue de cyprès, et l’on apporta des flambeaux. Les lueurs vacillantes du pétrole qui brûlait dans des vases de porphyre effrayèrent, au haut des cèdres, les singes consacrés à la Lune. Ils poussèrent des cris, ce qui mit les soldats en gaieté. Des flammes oblongues tremblaient sur les cuirasses d’airain.

Toutes sortes de scintillements jaillissaient des plats incrustés de pierres précieuses. Les cratères, à bordure de miroirs convexes, multipliaient l’image élargie des choses ; les soldats se pressant autour s’y regardaient avec ébahissement et grimaçaient pour se faire rire. Ils se lançaient, par dessus les tables, les escabeaux d’ivoire et les spatules d’or. Ils avalaient à pleine gorge tous les vins grecs qui sont dans des outres, les vins de Campanie enfermés dans des amphores, les vins des Cantabres que l’on apporte dans des tonneaux, et les vins de jujubier, de cinnamome et de lotus.

Il y en avait des flaques par terre où l’on glissait.

La fumée des viandes montait dans les feuillages avec la vapeur des haleines. On entendait à la fois le claquement des mâchoires, le bruit des paroles, des chansons, des coupes, le fracas des vases campaniens qui s’écroulaient en mille morceaux, ou le son limpide d’un grand plat d’argent.

                                                                                                                        Flaubert

                                                                                                                                  26/10/19


Extrait, Madame Bovary

Alors, les appétits de la chair, les convoitises d'argent et les mélancolies de la passion,

tout se confondit en une même souffrance; _ et au lieu d'en détourner sa pensée, elle l'y

attachait davantage, s'excitant à la douleur et en cherchant partout les occasions. 

Elle s'irritait d'un plat mal servi ou d'une porte entrebâillée,

gémissait du velours qu'elle n'avait pas, du bonheur qui lui manquait,

de ses rêves trop hauts, de sa maison trop étroite." 

(Deuxième partie, Madame Bovary, Flaubert,  1857)

21/10/19