Mes livres et moi


Extrait de Bel-Ami, Partie 2 chapitre V

Elle se montrait tout autre qu’il ne l’avait rêvée, essayant de le séduire avec des grâces puériles, des enfantillages d’amour ridicules à son âge.

Étant demeurée jusque-là strictement honnête, vierge de cœur, fermée à tout sentiment, ignorante de toute sensualité, ça avait été tout d’un coup chez cette femme sage dont la quarantaine tranquille semblait un automne pâle après un été froid, ça avait été une sorte de printemps fané, plein de petites fleurs mal sorties et de bourgeons avortés, une étrange éclosion d’amour de fillette, d’amour tardif ardent et naïf, fait d’élans imprévus, de petits cris de seize ans, de cajoleries embarrassantes, de grâces vieillies sans avoir été jeunes.

Elle lui écrivait dix lettres en un jour, des lettres niaisement folles, d’un style bizarre, poétique et risible, orné comme celui des Indiens, plein de noms de bêtes et d’oiseaux.

Dès qu’ils étaient seuls, elle l’embrassait avec des gentillesses lourdes de grosse gamine, des moues de lèvres un peu grotesques, des sauteries qui secouaient sa poitrine trop pesante sous l’étoffe du corsage.

Il était surtout écœuré de l’entendre dire « Mon rat », « Mon chien », « Mon chat », « Mon bijou », « Mon oiseau bleu », « Mon trésor », et de la voir s’offrir à lui chaque fois avec une petite comédie de pudeur enfantine, de petits mouvements de crainte qu’elle jugeait gentils, et de petits jeux de pensionnaire dépravée.

Elle demandait : « À qui cette bouche-là ? » Et quand il ne répondait pas tout de suite : « C’est à moi », elle insistait jusqu’à le faire pâlir d’énervement. Elle aurait dû sentir, lui semblait-il, qu’il faut, en amour, un tact, une adresse, une prudence et une justesse extrêmes, que s’étant donnée à lui, elle mûre, mère de famille, femme du monde, elle devait se livrer gravement, avec une sorte d’emportement contenu, sévère, avec des larmes peut-être, mais avec les larmes de Didon, non plus avec celles de Juliette.

Elle lui répétait sans cesse : « Comme je t’aime, mon petit ! M’aimes-tu autant, dis, mon bébé ? »

Il ne pouvait plus l’entendre prononcer « mon petit » ni « mon bébé » sans avoir envie de l’appeler « ma vieille ». Elle lui disait : « Quelle folie j’ai faite de te céder. Mais je ne le regrette pas. C’est si bon d’aimer. »

Tout cela semblait à Georges irritant dans cette bouche. Elle murmurait : « C’est si bon d’aimer » comme l’aurait fait une ingénue, au théâtre. Et puis elle l’exaspérait par la maladresse de sa caresse.

Devenue soudain sensuelle sous le baiser de ce beau garçon qui avait si fort allumé son sang, elle apportait dans son étreinte une ardeur inhabile et une application sérieuse qui donnaient à rire à Du Roy et le faisaient songer aux vieillards qui essaient d’apprendre à lire.

Et quand elle aurait dû le meurtrir dans ses bras, en le regardant ardemment de cet œil profond et terrible qu’ont certaines femmes défraîchies, superbes en leur dernier amour, quand elle aurait dû le mordre de sa bouche muette et frissonnante en l’écrasant sous sa chair épaisse et chaude, fatiguée mais insatiable, elle se trémoussait comme une gamine et zézayait pour être gracieuse : « T’aime tant, mon petit. T’aime tant. Fais un beau m’amour à ta petite femme ! »

Il avait alors une envie folle de jurer, de prendre son chapeau et de partir en          tapant la porte.



Extrait de Bel-Ami, Maupassant, 1885

"C'était un immense fleuve d'amants qui coulait vers le Bois sous le ciel étoilé et brûlant.

On n'entendait aucun bruit que le sourd roulement des roues sur la terre.

Ils passaient, passaient, les deux êtres de chaque fiacre, allongés sur les coussins, muets, serrés l'un contre l'autre, perdus dans l'hallucination du désir, frémissant dans l'attente de l'étreinte prochaine.

L'ombre chaude semblait pleine de baisers. Une sensation de tendresse flottante, d'amour bestial épandu, alourdissait l'air, le rendait plus étouffant.

Tous ces gens accouplés, grisés de la même pensée, de la même ardeur, faisaient courir une fièvre autour d'eux.

Toutes ces voitures chargées d'amour, sur qui semblaient voltiger des caresses, jetaient sur leur passage une sorte de souffle sensuel, subtil et troublant."



Les Roses de la solitude, J de Romilly

"Ma grande pièce parisienne ouvre par une double porte-fenêtre sur une petite terrasse, au septième étage, presque en plein ciel. C'est une vraie terrasse, avec une table et deux chaises, ainsi qu'une chaise longue; et tout le long du balcon des pots de fleurs et des caisses alternent en suite serrée, où se mêlent les dons de divers amis, avec parfois des fleurs.

                            J'aime quand il fait beau, à m'y étendre, dominant les toits voisins; j'ai alors l'impression que j'échappe pour un moment à la ville, on respire un peu l'air plus frais du dehors, et l'on éprouve le sentiment, que j'apprécie, de jouir d'un privilège! (...) (...) l'air fraîchit, plus vite que l'on n'aurait cru ; il me manque un tricot, ou une cassette; je n'ai pas pensé à rapprocher le téléphone; mon faux campement parmi mes pots de fleurs devient alors inconfortable et saugrenu: brusquement je frissonne, et je rentre. (...)

                                    Alors pour bien marquer le retour à l'intérieur, je tire les grands rideaux devant mes deux portes-fenêtres. Comme si je m'étais trouvée jusqu'alors dans l'inconfort ou le danger, j'éprouve un soulagement étonnant à entendre le bruit amical des anneaux qui glissent sur les tringles, à voir se déployer ces grandes surfaces un peu dorées des rideaux qui me ramènent dans l'intérieur bien clos qui est mon univers.

                          Grâce à ce geste, la pièce tout entière m'accueille; et je me sens ici à l'abri, protégée de tout. Dans la pièce retrouvée, j'allume les lampes, et mon petit monde à moi se reforme, amical et familier."