Mes livres et moi


Heathcliff, ne plus te craindre, ce serait perdre mon humanité. Alors je choisis de te craindre encore et toujours.

Article 2  lecture en cours  jusqu'au chapitre XXX

Heathcliff, ne plus te craindre, ce serait perdre mon humanité.

Alors je choisis de te craindre  encore et toujours.

               Je suspends ma lecture.

                Il me reste cinquante pages avant d’achever ce roman fou. Mes sentiments sont multiples et décousus. C’est la première fois que je ressens cela en lisant un roman. Je tremble à l’idée de le poursuivre et pourtant j’aspire à lire davantage de cruauté. La perversité est contagieuse. La plume d’Emily Brontë peut-elle s’inscrire plus loin encore dans la turpitude et la  souillure ?

                Je suis comme piégée, enfermée dans un paradoxe. En effet, alors que j’aspire à être délivrée de ce roman empli de cruauté je ne peux toutefois me résoudre à le quitter. Abandonner Cathy ? La laisser seule auprès de cet être ignoble est tout simplement déchirant. Je vois en elle la petite fille joyeuse, déterminée et impertinente que j’ai vue grandir, celle qui a chéri et vénéré son père de tout son cœur. Une jeune fille attachante et imprudente.

A ce moment de ma lecture, Cathy, autrefois lumineuse, est désormais juste là, telle une version dégradée de Perséphone. Veuve, orpheline et belle-fille éteinte qui ne tremble plus et marche, impavide, aux côtés de l’Enfer personnifié. La crainte a quitté son corps, son âme, son esprit. Elle est désormais asséchée, terne et insipide. Elle n’est plus.

                 Voyeuriste, le lecteur est placé dans une position très inconfortable. De l’écriture d’Emily naît une réflexion. Je me plais à penser qu’Heathcliff est conscient d’être observé, comme si les mots lus alimentaient son pouvoir, sur son entourage d’abord, mais aussi sur le lecteur. Nous lisons ses actes, assistons à des scènes de violence.

Nous cherchons à détourner le regard.

Un roman fou qui finit par nous donner l’impression qu’Heathcliff sait que nous le regardons. Je ressens comme une peur grandissante d’être contaminée par cette folie ambiante. Les personnages s’amaigrissent, sont violentés, désespèrent puis meurent sous l’écrasante présence de ce monstre. « dans l’encadrement apparut son visage sombre d’où jaillit un éclair sinistre. ( …) Ses vêtements étaient blancs de neige et ses dents aiguës de cannibale, qui se montraient sous l’effet du froid et de la rage, brillaient dans l’obscurité » (chapitre XVII).

                    Ce personnage d’Heathcliff est une déjection. Ce n’est pas un simple anti-héros ou un être sombre, négatif ou même mauvais. Non, c’est un personnage qui non seulement transpire une noirceur indicible mais répand son mal à l’infini. Son âme l’a déserté. Il n’est qu’une enveloppe pensante qui suit avec minutie chaque étape du plan qu’il a mis en place pour détenir la toute-puissance du domaine qu’il occupe.

Il broie corps et cœurs sans aucun ménagement. Il hurle, frappe, violente hommes, femmes, enfants d’une même force. Je ne parviens même pas à déceler s’il tire une quelconque jouissance du mal accompli car nous le voyons agir, parler mais notre terreur surplombe toutes les scènes. Nous sommes des spectateurs impuissants et sommes laissés là, comme repoussés, dédaignés. Nombre de fois lors de cette lecture, je me suis sentie violentée, apeurée. J’ai parfois repris deux à trois fois certains passages, ne parvenant pas à accueillir ce que je lisais tant la violence soudaine et presque imprévisible me faisait tressaillir.

Ici, le mal prend l’ascendant sur tous les êtres, aspire leur âme ou la transforme en mucosité obstruant toute possibilité de vie.

                        Ce qui m’interpelle, c’est ce personnage issu de la dernière génération du roman, « Cathy, Catherine Linton », peut-être coupable aux yeux de Heathcliff du décès maternel de  « Catherine Earnshaw » en 1784. Catherine-mère meurt en couches et sa disparition dévaste Heathcliff dont l’amour était déjà perceptible. C’est un lien d’amour souillé et perverti qu’il ressentira plus intensément encore dans la mort « j’ai dû alors avoir une sueur de sang, tant était vive l’angoisse de mon désir, tant était ardente la ferveur de mes supplications pour l’apercevoir un instant seulement ! » Alors qu’elle est morte, il l’évoque en termes de                    « démon ».

Amour hostile : « Je n’ai cessé d’être le jouet de cette torture intolérable, infernale ! ». Fou de désespoir, il ira jusqu’à troubler son repos en creusant de ses mains la terre qui recouvre son cercueil pour la contempler encore une fois.

                           La jeune Cathy aurait toutes les raisons de craindre Heathcliff. Elle est une de ses cibles privilégiées et il ne recule devant aucune occasion de la menacer : « tenez-vous à distance, ou je vous envoie rouler à terre ». C’est justement cet antagonisme entre la vulnérabilité primitive de Cathy et la férocité de Heathcliff qui renforce le malaise.

Violence. Lorsque Linton, le fils naturel d’Heathcliff raconte une scène dont Cathy a été victime : « J’ai fermé les yeux. Je ferme les yeux quand mon père frappe un chien ou un cheval…Il frappe si fort ! Pourtant, j’ai d’abord été si content (…) (Elle) m’a montré sa joue coupée à l’intérieur contre ses dents, et sa bouche qui se remplissait de sang… ».

                         Dans les dernières lignes du chapitre XXX, je viens peut-être de lire le plus beau succès d’Heathcliff car il n’est plus craint de Cathy. Elle a comme basculé. Dans son entreprise destructrice il s’est illustré avec elle, contribuant à lui arracher ce père aimé. Cathy est la résultante d’une emprise émotionnelle si puissante qu’elle sera réduite à ne plus ressentir aucune émotion. L’apothéose d’une impassibilité. Une Insensibilité. De l’indifférence. Elle est comme hors d’elle-même.

Seule demeure une froideur.

                    J’ai presque achevé cette œuvre, je pourrais la terminer mais finalement je préfère freiner ma lecture et m’imprégner du ressenti laissé par les dernières pages lues. Comment un tel condensé de violence peut-il être écrit par cette jeune femme ? Emily Brontë n’a alors que 29 ans lorsque cette œuvre est publiée. Elle semble écrite par une main malfaisante, malveillante, diabolique. La mort y règne, l’horreur s’en déverse.

Contre toute attente, la victime n’a que peu de place dans le roman. La compassion est éphémère tant l’éclairage est orienté vers l’auteur du mal déversé.

Alors, je ressens la peur de Nelly la servante, de Linton, le fils légitime.

Je le crains à mon tour, Heathcliff est matérialisé. J’espère ne pas être vue.

Sentez-vous son souffle ?

Sa folie n’a aucune limite. Il a la faculté de réveiller vos démons intérieurs.

                                                                    Article 2 Les Hauts de Hurle-Vent 24/11/19 C. Schreyer


Les Hauts de Hurle-Vent, Emily Brontë, 1847

Les Hauts de Hurle-Vent

                                       Depuis quelques semaines, j’ai entamé la lecture de cette œuvre qui m’a été offerte par une personne qui compte beaucoup pour moi. C’est d’ailleurs cette même personne qui m’a soufflé l’idée de partager mes impressions de lecture « en temps réel », ce qu’il a baptisé un « journal de lecture ». J’ai été enchantée par cette idée qui me permettra non seulement d’augmenter ma fréquence d’écriture et surtout me donnera l’occasion de saisir instantanément mes impressions, mes émotions et de les partager avec vous.

                                    Comme je l’ai déjà spécifié, je suis une flâneuse, une lectrice qui aime à s’attarder sur les mots et j’aime prendre le temps de ressentir les émotions qu’ils peuvent me procurer. Ainsi, ma lecture avance assez lentement alors si le cœur vous en dit, nous pourrons lire de concert néanmoins je me dois de vous avertir que dans ce format, je me permettrai de traiter de l’histoire dans son ensemble mais aussi dans certains détails et si vous souhaitez conserver le plaisir de la découverte de l’œuvre par vous-même alors mieux vaut peut-être lire les articles après avoir pris connaissances des chapitres annoncés en amont.

Les Hauts de Hurle-Vent! Quel titre extraordinaire ! 

                                      Les Hauts de Hurle-vent résonnaient dans mon esprit comme quelque chose d’assez dérangeant et énigmatique par ailleurs, peut-être même un peu précieux, présomptueux. Dans un même temps, lorsque je m’apprête à approcher, à arpenter un chef-d’œuvre, j’éprouve comme une forme de recul. Je ne sais pas pour vous mais lorsque je décide d’entamer un livre de cette envergure, il y a comme une sorte d’appréhension. J’ai toujours l’inquiétude de ne « pas être à la hauteur », de ne pas avoir la capacité de l’apprécier à sa juste valeur, de « passer à côté »…

En bref... de le manquer.

                        Lire est une rencontre surtout lorsque vous lisez des classiques. Il y a ce moment où vous avez l’œuvre entre vos mains, où vous sentez le poids du roman, vous êtes au commencement. Vous savez que vous allez vivre un moment important. Vous lisez les premières lignes et là, comme lors d’une rencontre et d’un premier regard, vous savez déjà si vous aurez le désir d’aller plus loin ou de vous détourner de ce chemin. Parfois, avec un esprit « magnanime », vous faites l’effort de donner une chance au premier chapitre acceptant l’idée d’un temps nécessaire pour connaître un personnage et d’en percevoir les différentes facettes. Et puis, lorsque la connexion opère, vous voilà avec lui pour de nombreuses heures.

« Les Hauts de Hurle-vent ». Un titre assez agressif. A quoi peuvent correspondre ces                  « Hauts » et que dire d’un tel assemblage linguistique « Hurle-Vent » ?

Le vent qui hurle ?

On hurle pour crier sa colère, on hurle de douleur, on dit avec fureur, avec violence. Le vent, quant à lui exprime un déplacement mais est aussi une locution, symbole des impulsions. On parle par exemple d’un vent de folie d’une « force qui emporte, pousse; d’une tendance, d’une impulsion; d’un vent de colère, de haine, de malheur, de mort, de panique, de peur; d’un vent de désastre, d'émeute, de révolution; le vent de l'adversité, de la faveur, de la fortune, du succès; le vent de l'avenir, du destin; le vent de l'esprit, de l'opinion; le vent des passions. » selon le centre national de ressources textuelles et linguistiques. https://www.cnrtl.fr/definition/vent.

Titre assez inquiétant.

J’avais ce roman en ma possession depuis plusieurs mois déjà lorsque j’ai enfin pris la décision de m’y plonger il y a trois semaines environ.

La première de couverture, une approche peu engageante

                La première de couverture de l’édition classiques « livre de poche » est illustrée par une peinture de Charles Curran intitulée Après la tempête pour accompagner son titre (lien pour la visionner ici : http://www.the-athenaeum.org/art/detail.php?ID=60585 et pour la visionner en plus gros plan: http://www.the-athenaeum.org/art/full.php?ID=60585

                  Cette peinture à l’huile présente au premier plan une femme postée de trois quarts, portant un chignon bas qui repose sur sa nuque. Son regard est orienté vers le lointain. En arrière-plan, quelques nuages, les tons sont sombres, et l’on note la présence du vent à sa mèche de cheveux qui s’élève et à sa robe qui suit le même mouvement. La femme est comme poussée vers le lointain qu’elle observe même si ses épaules et la courbe de son corps semblent tendues en arrière. Ses mains sont serrées contre sa taille, donnant une image de repli. Une force semble l’entraîner depuis le Haut vers le bas mais ce bas paraît comme « inaccessible », elle semble en effet pouvoir uniquement le contempler.

                      En arrière-plan, une vue de toute la vallée se distingue à travers les nuages. En visionnant le lien qui représente la peinture en gros plan, je perçois deux autres personnages, invisibles sur la couverture du roman. Un homme de dos et solidement installé sur un rocher, tient une canne dans sa main droite. Une petite fille aux longs cheveux blonds tressés l’accompagne. La main de la jeune fille est posée sur l’épaule de l’homme. Un lien d’affection évident semble unir ces deux personnages que l’on ne remarque pas sur la couverture du roman puisqu’ils sont déplacés sur la tranche du livre! On note déjà ici un ensemble assez codifié. Cette femme a volontairement été isolée par le concepteur de la 1ère page de couverture. Je me demande alors à qui nous pourrions l’identifier dans le roman.

                         Je note aussi un décalage très net entre les vêtements élégants de l’homme et l’aspect plus négligé « débraillé » de la femme au premier plan, comme pour signifier un décalage de niveau social entre ces deux êtres qui ne regardent pas vraiment dans la même direction. Le visage de la femme est orienté vers l’horizon mais son corps semble comme         « retenu, comme tiré en arrière ». Décalage de posture, décalage spatial, temporel, psychologique ?

                       L’homme, quant à lui, a une posture d’observateur franche, assurée, renforcée par la canne droite, bien implantée dans le sol.

Que sont les Hauts de Hurle-vent ?

Le titre, nous l’apprenons dès les premières pages, évoque un lieu, l’habitation de Mr Heathcliff. Nous sommes en Angleterre et ce lieu est évoqué comme « un vrai paradis pour un misanthrope » !

Dès la seconde page Mr Heathcliff, nous est présenté comme le propriétaire de ce lieu composé de deux espaces distincts : Thrushcross Grange et de Wuthering Heights, (Les Hauts de Hurle-vent), nom donné en raison du « tumulte de l’atmosphère auquel sa situation expose cette demeure en temps d’ouragan ».

L’histoire commence en 1801 avec un personnage nommé Lockwood qui vient de « rentrer » dont ne sait où après avoir rencontré son nouveau propriétaire Mr Heathcliff et il fait le récit de cette rencontre. Il relate ses impressions puis la narration sera donnée à l’une des servantes, Nelly,  qui a son tour racontera l’histoire du propriétaire du domaine et de ses autres habitants.

                                 La première réplique de Mr Heathcliff adressée à Lockwood son futur locataire pose d’emblée son caractère froid et antipathique : « Thrushcross Grange m’appartient (…) je ne me laisse gêner par personne, quand j’ai les moyens de m’y opposer…Entrez ! ».

« Entrez ! » est également une invitation faite au lecteur.

Etrange sensation.

Ai-je réellement le désir de pousser cette porte et de le suivre ? Ai-je vraiment l’envie de tourner cette page pour aller plus loin et m’intéresser à l’histoire de ce curieux personnage ?

Lire, un « bonheur quotidien », oui mais…

                     Une question se pose alors. Que peut-il en être du bonheur de retrouver son roman au quotidien lorsque le héros que l’on doit « supporter » chaque jour est une immondice qui vous répugne, vous fait horreur, vous pousse à refermer le livre et l’éloigner de vous comme s’il était un objet abject dont vous ne voulez plus ? Car oui, je dois vous l’avouer, j’ai déjà avancé ma lecture et j’en suis à la moitié de l’œuvre. Le vrai « journal de lecture en "temps réel"  débutera à partir de la seconde moitié et puis ensuite pour les prochains ouvrages.

                        Pour en revenir à mes sensations actuelles, il m’est difficile de retrouver un des personnages du roman dont la cruauté est parfaitement intolérable, toutefois, je dois le reconnaître, il me fascine tant sa noirceur est littérairement parlant une prouesse d’écriture.

                           Je suis totalement éblouie par la puissance et la profondeur psychologique de l’œuvre. Pourtant l’écriture reste très en surface, nous avons très peu accès à l’intériorité de ce personnage sombre. Nous le voyons agir avec brutalité et détachement et nous sommes souvent comme « suspendu » par ses agissements. Lorsque la parole lui est donnée, elle tombe comme un couperet tant le mal qui l’habite est dénué de tout sentiment de culpabilité. La conscience semble avoir déserté ce personnage qui trône dans le roman et toute sa haine paraît se déverser dans cette œuvre jusqu’à s’écouler sur vos mains et vous force à l'observer, l'écouter et assister, impuissant,  à des scènes insoutenables et indicibles.

 Les Hauts de Hurle-Vent, article 1. Le 11/11/19 C.Schreyer