Mes livres et moi


Novecento: pianiste _ Un monologue, Alessandro Baricco

Ma rencontre avec une écriture jazzy aux parfums iodés.

     Novecento : pianiste est un court roman mêlé de didascalies, un texte musical, sonore, « à mi-chemin entre une vraie mise en scène et une histoire à lire à voix haute » selon l’auteur italien Alessandro Baricco.

J’ai été surprise par la forme de ce texte qui oscille entre  genre romanesque et genre théâtral. Une broderie dynamique. L’écriture entremêle langue poétique et langage du quotidien. Parfois quelques mots plus vulgaires surgissent.

     Le personnage central est un orphelin. Ce nourrisson de dix jours, retrouvé dans une boîte en carton sur le piano d’un navire nommé le Virginian est recueilli par un marin, Danny Boodmann qui va lui offrir une existence et un nom unique composé avec inventivité. Orphelin sans histoire, Danny Boodmann T.D. Novecento grandira sur l’embarcation pour y demeurer 32 ans, devenir une légende et jouer du piano comme personne.

     Vous serez emportés par de folles envolées musicales. Piano et trompette joueront de concert pour votre plus grande stupéfaction. Les mots semblent puiser leur source dans l’océan.

 « Une valse lente sur le parquet doré de la nuit ».

Une écriture qui ondule, qui fait corps avec la houle jusqu’à ce qu’une vague à la mélodie frénétique s’abatte sur vous.

« La musique, le piano, c’est « une danse avec l’océan » pour Novecento.

Une lecture ondulatoire où les lettres et notes de musiques semblent s’entrelacer pour créer un poème marin déstructuré visuel et sonore, une écriture jazzy aux parfums iodés.

Une autre particularité de Novecento c’est sa capacité à quitter le navire avec son esprit. Il voyage depuis son piano, s’échappe mentalement de son espace clos, se promène dans un lieu choisi et peut ensuite vous le décrire avec une exactitude inouïe.

      C’est un « ensorceleur » : les touches du piano attendent ses mains, les notes semblent naître et n’exister que pour lui. Il évolue dans une « prison flottante », comme connecté à son piano. Il « semble avoir quatre mains », produit des « sons d’un autre monde »…C’est comme écouter « vingt jazz à la fois ». Une touche surnaturelle semble émaner du piano et de Novecento. Une ahurissante symbiose.

     Une rencontre a lieu avec Jelly Roll « l’inventeur du jazz » qui veut monter à bord pour défier Novecento:  « il ne jouait pas, il glissait. C’était comme une combinaison de soie qui glisserait doucement le long du corps d’une femme mais en dansant. (…) Jelly roll termina en brodant de petites notes invisibles tout là-haut, là-haut, à la fin du clavier, comme une petite cascade de perles tombant sur un sol de marbre ».

Un duel se met  en place et Novecento se lance dans une « charge meurtrière d’accords ». Un spectacle pour tous nos sens. De la « prestidigitation ». Baricco au début de son ouvrage confie « L’histoire me paraissait belle, et valoir la peine d’être racontée. J’aime bien l’idée que quelqu’un la lira ».

     Et puis, vient ce jour où Novecento souhaite quitter le navire pour aller voir la mer depuis la terre, réalisant que si son espace à lui est clos, lui est infini. Y parviendra-t-il? Que pense -t- il trouver à terre ? Cherche-t-il une forme de bonheur ?

Je pense que Novecento a raison. Nous sommes infinis, nous pouvons nous réinventer à chaque instant pour exister et cela tant que nous respirons.

Nous pouvons descendre de notre navire pour aller le contempler depuis la terre.

Aller voir pour peut-être mieux revenir.

C. Schreyer Le 05/01/2020