Mes livres et moi


Le soleil des Scorta, Laurent Gaudé

Le soleil des Scorta

Un titre est prononcé. Vous voyez le regard de la personne s’élever, un sourire s’esquisser sur son visage. Elle s’échappe un instant et recouvre un bonheur ressenti. J’adore observer ce type de scènes. J’assiste alors en temps réel à cette connexion qu’offre la lecture avec le plaisir.

L’évidence d’une rencontre littéraire incontournable.

Je viens d’achever cette œuvre.

Cent ans se sont déroulés devant moi. J’ai suivi l’histoire d’une famille, d’une lignée. Cela se passe en Italie, sous un soleil brûlant de 1875 à 1980. Elle commence avec Luciano, homme seul, sombre, obsessionnel, juste sorti de prison et se terminera avec Anna, la dernière de cette lignée, qui portera en elle toute l’histoire de sa famille.

J'en tire des enseignements. Nous sommes issus d’un « groupe » uni par les alliances et le sang. Nous tentons de nous construire et souhaitons  accéder à une forme de liberté. Rapidement, nous comprenons que notre liberté est un leurre. Des limites entravent notre progression: il y a celles que nous apprenons, puis celles que nous nous imposons.

En vieillissant et en nous confrontant à la perte de nos proches, nous réalisons que nous sommes un des maillons d’une longue chaîne, entre l’avant et le devenir.

Votre place et votre rôle dans ce monde vous sont rappelés dans cette œuvre.

Un vieux dira : « Les générations se succèdent. Il faut juste faire de son mieux, puis passer le relais et laisser sa place ».

« Faire de son mieux », comprendre que tout ce que vous apportez aujourd’hui, les graines que vous semez ne germeront peut-être que quelques générations plus loin. Accepter sa lignée et s’en renforcer pour grandir et apporter une pierre nouvelle à l’édifice de votre construction.

« Passer le relais » et transmettre votre histoire, vos valeurs, vos souffrances mais aussi vos forces.

Je me demande alors si cette narration de l’histoire familiale est toujours possible. Comment narrer l’indicible ? La question que soulève ce roman en moi est de savoir si toute histoire est transmissible ?

L’œuvre nous montrera qu’elle donne de la force à chaque membre de la famille Scorta qui génération après génération va s’élever peu à peu mais elle montre aussi le poids d’une histoire lourde à porter qui peut freiner voire empêcher toute élévation.

La transmission conditionne aussi une vision et elle doit certainement s’opérer avec prudence afin de ne pas installer une sorte de déterminisme, de fatalisme.

Est-il possible de décider d’emporter certaines ombres sans les transmettre pour permettre une renaissance, un renouveau et offrir ainsi une liberté de transmission nouvelle ?

Est-ce qu’une histoire générationnelle peut débuter à tout instant ou bien n’est-ce qu’illusion de penser que l’on peut se détacher et se désincarner pour s’incarner autrement, pour se réinventer ?

Se pose aussi dans cette œuvre l’idée d’une transmission d’un nom, d’une histoire, de valeurs. Nous sommes des êtres qui passent mais la force de ce que nous sommes persiste et existe dans les êtres qui restent.

Pour finir, je vous laisse lire cette métaphore de l’éternité et cette vision de notre place, infiniment petite et immense à la fois : « Les olives sont éternelles. Une olive ne dure pas. Elle mûrit et se gâte. Mais les olives se succèdent les unes aux autres, de façon infinie et répétitive. Elles sont toutes différentes, mais leur longue chaîne n’a pas de fin. Elles ont la même forme, la même couleur, elles ont été mûries par le même soleil et ont le même goût. Alors oui, les olives sont éternelles. Comme les hommes. Même succession infinie de vie et de mort. La longue chaîne des hommes ne se brise pas. Ce sera bientôt mon tour de disparaître. La vie s’achève. Mais tout continue pour d’autres que nous. »

C. Schreyer, Le 07/01/2020