Mes livres et moi


Certaines n'avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka

     Je suis en train d’achever les dernières pages de ce court roman de Julie Otsuka. Nous nous situons au début du XXème siècle, des Japonaises ont quitté leur pays d’origine pour rejoindre aux Etats-Unis un mari Japonais qu’elles ne connaissent pas encore.

Nous accompagnons ces femmes, de leur pénible voyage en bateau à leur arrivée sur le continent américain. Nous sommes sous le charme du Japon traditionnel qu’elles incarnent et emportent avec elles…Kimono de soie blanche, pinceaux à calligraphie, épais bâtons d’encre noire, fines feuilles de papier de riz, bouddha de cuivre, statuette d’ivoire, éventails de papier, sacs de soie imprimés de fleurs, galets noirs polis par la rivière, miroir d’argent et dernières paroles d’une mère

« Tu verras : les femmes sont faibles, mais les mères sont fortes. » Ce texte présente toutes ces femmes exilées à travers un « nous » incantatoire :

« Sur le bateau parfois nous restions éveillées pendant des heures dans l’obscurité sombre et humide de la cale, remplies de désirs et de peurs, nous demandant comment nous tiendrions encore trois semaines. »

     De la nuit de noces, atrocement mise en scène aux asservissements sous toutes ses formes, nous suivons ces femmes qui s’épuisent aux champs ou s’humilient dans des maisons qu’elles servent en tant que domestiques.

    Nous lisons, impuissants et révoltés les outrageuses demandes imposées de leurs époux. D’autres hommes, des Blancs, se croient assurés de l’impunité en associant leurs avances à leurs gestes. Victimes d’un exotisme qu’elles transportent, d’un ailleurs qui attire, jamais pourtant, elles n’oseront un reproche.

Jamais elles n’émettront un cri plaintif.

     Parfois, elles décideront de mettre fin à cette vie, si éloignée de leurs espérances.

    Elles deviennent les confidentes d’Américaines qu’elles admirent, fascinées par leur chevelure si colorée.

    Et puis, nous les voyons devenir mères, accouchant partout « près d’un chêne », d’un « poêle à bois », d’un campement… Elles déposent leurs enfants dans des paniers d’osier pour poursuivre leur inlassable travail au champ jusqu’à ce que l’âge de leur progéniture permette de les seconder.

    La guerre de 39-45 débute et une tension insoutenable s’installe.

Les maris sont enlevés.

Il existe une liste.

Volets clos, effacement des noms sur les boîtes aux lettres.

Rester cachés.

Des hommes sont placés dans des trains.

Il faut brûler les affaires, effacer chaque trace de sa propre existence. Les femmes demeurent seules. La présence de leur époux dans le lit conjugal n’est plus qu’un souvenir. Elles posent leur main sur cette place devenue vide à côté d’elles.

Libérées.

Dans un même temps, elles sont plus seules que jamais.

Que devenir ?

    Alors, leurs enfants sont parfois abandonnés. Le travail de la ferme a ses exigences.

La guerre a éclaté pourtant « Les feuilles des arbres continuaient à tournoyer au vent. Les rivières à couler.                     Les insectes bourdonnaient dans l’herbe comme toujours ».

Je pense à toutes ces femmes et ressens leur cœur vibrant et leur force. Leurs noms résonnent en moi Asayo, Yasuko, Masayo, Masamichi, Hanako, Matsuko, Toshiko, Shiki, Mitsuko, Nobuye, Sachiko, …

Je n’oublierai pas ce passage                         « Tsugino est partie avec la conscience tranquille après avoir crié dans un puits un secret atroce longtemps tu.

J’ai rempli de cendres la bouche du bébé et il est mort. »

     Il me reste une vingtaine de pages avant de terminer ce roman. J’en ressens deux puissantes nuances. Légèreté, finesse, poésie de ces femmes confrontées à un monde animal, rude et brutal. Deux dynamiques cohabitent dans cette écriture et dans ce qui nous est conté. Nous n’y voyons cependant aucun ton larmoyant. Julie Otsuka nous mêle à ces femmes, nous fait monter à bord de ce bateau d’immigrantes et débarquer.

    Je suis séduite par cette écriture qui ne nous épargne pas. J’aime sentir la sécheresse des mots qui se déleste de toute précaution.

Une ode féminine convaincante et emplies de paradoxes où Japon traditionnel et vie moderne se côtoient, où espérances et désillusions cohabitent. Quand l’incarnation de l’exotisme devient la source de prédateurs sans aucun scrupule, lorsque l’on suit des femmes qui ne cherchent plus, qui sont simplement présentes, embuées de la cruauté d’un monde auquel elles ne peuvent rien mais qui nous transmettent cette force nécessaire que nous avons chacune en nous alors cette histoire de femmes dépasse son statut romanesque, c’est presque un manifeste de la femme.

                       Je pense à toutes les femmes que j'ai pu rencontrer et qui m'ont démontré leur force, que ce soit face à la dureté de la vie, la maladie ou encore le deuil, ma mère d'abord, ma grand-mère, une tante, une cousine, une amie...Tant de femmes, tant d'épreuves, tant de forces. Toutes ont affronté. Toutes se sont relevées. Toutes sont mes modèles. Toutes sont une partie de moi. Nous incarnons une force qui circule et qui se transmet.

                                                       Femmes,

lisez ce roman de Julie Otsuka, reconstituez avec l’auteur la mémoire de ces femmes anonymes en leur redonnant vie à travers votre lecture.

Le 22/01/2020

C. Schreyer