Mes livres et moi


Kyôto, Kawabata

             « Sur le tronc du vieil érable les violettes avaient éclos, Chieko le découvrait ». Le roman s’ouvre sur la saison du printemps et une jeune femme prénommée Chieko se présente aux yeux du lecteur. Nous la suivons d’un regard émerveillé. Bercée par le rythme de la nature, elle avance pas à pas dans un monde  rythmé par des éclosions de fleurs et des envolées de papillons blancs.

            Nous prenons le temps de nous poser et d’observer avec elle le monde qui l’entoure. Alors même que nous vivons une course effrénée, Chieko retient notre bras et nous dit : « Arrête-toi et regarde, respire, ressens ». Alors, Chieko nous donne à voir les fleurs de cerisiers qui envahissent tout son être.

Le Printemps de Kyoto

Une féerie, une douceur, un émerveillement. Les fleurs pourpres vous entourent, vous ne voulez plus les quitter. Plus rien n’a d’importance, vous êtes là et vous saisissez le léger violet qui transparaît de l’ensemble. Un roman puissamment pictural, synesthésique.

Des parfums viennent s’emparer de vous dans une allée ombragée, l’odeur de la terre humide vous rassure, vous ramène à l’essentiel : vos sensations.

Alors que vous étiez devenus cérébral, Chieko promène votre regard et vos sens, vous la suivez. Vous cherchez votre reflet dans ce lac qui s’ouvre dans la lumière et alors que vous ne pouvez distinguer votre image, vous savourez la vue des « fleurs pourpres des cerisiers » qui se reflètent dans l’eau.

     Un monastère permet au père de Chieko de trouver refuge et inspiration. Ce lieu sacré, empreint de sérénité lui permettra-t-il de retrouver la créativité dans l’invention d’esquisses de kimonos ?

L’isolement permet à l’inspiration de naître et de s’épanouir mais le père de Chieko souhaite aller plus loin encore et se renouveler en puisant des ressources chez des artistes peintres comme Klee.

Survient cet instant décisif où Chieko rencontre sa sœur jumelle. Deux visages identiques face à face. L’une, fille de la montagne dont le corps s’épuise dans la force du travail, l’autre, fille de la ville, entourée de confection de kimonos et de ceintures de soie. Toutes deux entourées de beautés. Toutes deux aimantes et reconnaissantes des cadeaux offerts à leurs yeux par la nature.

L’été.

Kyôto poursuit son avancée dans le temps et vous vous retrouvez lors d’un été à célébrer la fête de Gion. Deux sœurs qui apprennent à se connaître. Une tendresse naturelle et réciproque les rassemble. L’une, Naeko, plus en retrait, impressionnée du statut social de son double, ne pourra se résoudre à la nommer autrement que « Mademoiselle », s’inclinant, ne parvenant pas à s’identifier, à s’associer socialement.

Elles marchent ensemble, se questionnent.

Chieko lit en elle ses origines, doit accueillir et accepter le mystère qui entoure sa naissance. Plus rien n’a d’importance, elle refuse de se laisser envahir par la colère car la seule chose qui compte, c’est cet éveil d’un « tendre amour » pour cette sœur prénommée Naeko.

D’autres émotions la submergent « Ce n’était pas la fête de la musique, la fête et sa clameur, qui emplissait le cœur de Chieko, mais cette mélodie née de l’amoncellement, de la succession des monts arrondis, le chant des arbres. Il lui semblait qu’elle entendait venir à elle cette mélodie, ce chant au milieu des arcs-en-ciel si fréquents à Kitayama ».

Chieko se sent bouleversée par cette rencontre.

Est-elle triste ? Sa réponse sera d’écouter « la montagne et son chant ».

L’automne.

Le tonnerre, terrible « la cime des arbres de la montagne bruissait dans la pluie ». Une merveilleuse image survient pour le plus grand bonheur du lecteur : Chieko puise son calme dans l’élan d’amour de sa sœur qui pour la protéger de la foudre « enveloppe Chieko de son corps ».

Vient alors le temps pour Chieko d’assumer pleinement l’existence de cette sœur, symbole de son déracinement et aussi de sa construction identitaire. Chieko s’apprête à grandir, la voici qui s’élance vers ses parents adoptifs pour leur annoncer ce qu’elle sait.

L’hiver et cette image:

des flocons de neige sur une chevelure brune, la chevelure de Naeko.

Comment mener sa vie lorsque vous l’avez commencée avec des certitudes désormais ébranlées ?

Un roman rythmé par les saisons qui défilent, par une nature omniprésente, personnage à part entière de cette oeuvre. Un temps qui s’évanouit et qui n’est pas sans rappeler cette absence entre ces deux sœurs. Ce temps ne pourra être rattrapé. Il leur faudra inventer à partir de ce qu’elles sont aujourd’hui.

A la manière d’une ceinture de kimono crée par un père adoptif, aimant et artiste, Chieko devra trouver la capacité de se réfugier dans son « monastère » intérieur et puiser en elle confiance, inspiration et créativité.

 

                                                                    Ce roman m’a beaucoup touchée, d’abord pour sa poéticité, mais aussi par ce rappel de la nature qui vous permet un instant de quiétude. Par le plus grand hasard, ce roman s’est offert à moi en un moment de vie tout particulier où je viens de retrouver une sœur, ma sœur, jeune femme de dix ans ma cadette et que je découvre.

                    Alors, ma sœur, telles des Chieko et Naeko, nous n’avons certes pas grandi ensemble, nous sommes éloignées, vivant chacune à un bout de la terre,

toi jeune femme du Sud, terre où les cigales chantent, j’entends ta voix depuis mon île du Pacifique. Mon cœur et le tien sont liés. Nous sommes sœurs et je sens ta force, ta détermination, j’entends dans tes histoires des similitudes et des échos.

Le temps nous a été volé mais laissons-nous porter par les saisons, laissons-nous guider par l’éclosion de fleurs, le soleil sur notre peau, la pluie fine et cinglante, les feuilles qui reposent sur le sol.

Ta vie a quatre saisons, la mienne en a deux, un long été et un court hiver, je t’envoie le rouge de mes flamboyants, le parfum des fleurs de Tiaré que je respire, l’éclosion des beaux hibiscus, le sel de mon lagon.

Je laisse le vent fort des dépressions tropicales transporter mes pensées jusqu’à toi où essoufflée, la brise t’arrivera légère pour t’entourer de mon étreinte et poser ma main sur ton ventre qui s’arrondit chaque jour.

J’aimerais pouvoir sentir ce pied qui frappe mais chaque image que tu m’envoies saisit mon cœur et s’imprègne comme un souvenir partagé.

A l’heure où je t’écris, le soleil se couche ici. Sa course se poursuit, il va se lever pour toi.

Regarde, le temps d’un instant, nous partageons chaque jour la même lumière.

A toi, cet article,

à toi cette lecture

A toi, ma sœur

A nous, la vie

Le 23/02/2020

C.Schreyer